Histoires de paysages au musée Marmottan en octobre 2026


Une expo un peu intello...

HISTOIRES DE PAYSAGES
Le XXe siècle, qui s'ouvre sur une guerre mondiale, renoue le lien entre paysage et histoire. On avait cru à une séparation, à un triomphe du paysage devenu autonome. Il s'agissait d'une alliance nouvelle: l'union de deux forces s'entraidant pour affronter la violence du monde. On n'est pas trop de deux face à ce qui sidère.
L'époque a inventé de nouvelles formes, hybrides, dépassant et annulant toute idée de hiérarchie entre les genres, capables d'affronter l'histoire par l'addition de leurs qualités. C'est à ce champ de forces que la présente exposition aspire à donner forme visible et intelligible, en proposant un cheminement en onze stations qui interrogent, au fil d'un courant chrono-thématique, la relation entre paysage et histoire. S'ouvrant sur le geste de Claude Monet qui offre des Nymphéas à la France, le lendemain de l'armistice du 11 novembre 1918, afin de célébrer la victoire, cette pérégrination témoigne de la résistance constante du paysage en tant qu'agent de l'histoire contemporaine. 


NYMPHEAS POUR L'HISTOIRE
Le 12 novembre 1918. Monet écrit à Clemenceau: "Je suis à la veille de terminer deux grands panneaux décoratifs, que je veux signer du jour de la Victoire, et je viens vous demander de les offrir à l'État, par votre intermédiaire."
Monet imagine d'abord un dispositif imitant celui du panorama de bataille. Dans une rotonde, les Grandes Décorations auraient été présentées en un cercle continu. La vision de l'Histoire proposée par les panoramas de guerre qui font du spectateur un pseudo-héros voyant tout mais ne risquant rien, le peintre la retourne comme un gant : un jardin d'eau sans fin, impossible à voir dans sa complétude, œuvre nécessaire en un temps de violence aveuglante. Evoquant le thème des Nymphéas, il a ces mots: "transporté le long des murs, enveloppant toutes les parois de son unité, il aurait procuré l'illusion d'un tout sans fin, d'une onde sans horizon et sans rivage; les nerfs surmenés par le travail se seraient détendus là [..] et, à qui l'eût habitée, cette pièce aurait offert l'asile d'une méditation paisible au centre d'un aquarium fleuri."

Claude Monet 84O-1926 
Nvmphéas vers 1914-1917 
Huile sur toile 
Paris. musée Marmottan Monet legs Michel Monet.
En 1897. Monet, qui a obtenu en 1893 le droit de creuser un bassin dans sa propriété  de Givernv afin de créer un "jardin d'eau" peint ses premiers tableaux dans lesquels, en l'absence de toute ligne d'horizon, n'apparaissent que l'eau, les nymphéas qui l'animent, et le ciel qui s'y reflète. La disparition de l'horizon résulte moins de sa suppression que de son élevation : sa sortie par le haut. Ce que peint l'artiste se situe désormais dans un monde de reflets dans lequel l'eau renvoie l'image du ciel en la mêlant à son propre spectacle. Le plan du tableau se relève, le regard bascule, la toile s'étire dans sa largeur et devient Grande Décoration. Il peint l'étendue. Lui dit: "un tout sans fin".

Claude Monet 1840-1926 Nymphéas. Reflets de saule, vers 1916-1919 Huile surtoile Paris musée Marmottan Monet, legs Michel Monet 1966

Claude Monet 1840-1926 Nymphéas, vers 1916-1919 Huile sur toile Paris, musée Marmottan Monet, Legs Michel Monet, 1960

PAYSACES EN GUERRE
Le champ de bataille, c'est la rencontre tragique de l'histoire et du paysage : une affaire de domination, où des hommes tentent de prendre le contrôle d'un territoire. Paysage et guerre ont partie liée. Des siècles de peintures de batailles témoignent de ce rapport, univoque, où le paysage, soumis, quadrillé, découpé, est le lieu de la manifestation de la force et du pouvoir des hommes. L'époque contemporaine, dès l'ère napoléonienne, invente un art autre, désenchanté par l'excès de la guerre, dans lequel le paysage reconquiert ses droits sur une histoire défaillante. On assiste à une relève: le paysage vient se substituer à une peinture d'histoire exsangue, afin de dire autrement de quoi la guerre est le lieu. En un temps où l'échelle inédite des conflits rend ceux-ci irreprésentables, les paysages peuvent être lus comme autant de métaphores de l'humanité, où se donne à voir et à éprouver une souffrance humaine informulable.

Félix Edouard Vallotton 1865-1925 Verdun Tableau de guerre interprété (sic), projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz, peint entre le 10 et le 27 décembre 1917 Huile sur toile Paris, musée de L'armée

Paul Nash 1889-1946
Bomber in the Corn [Bombardier dans le champ de mais], 1940
Graphite et aquarelle sur papier Londres, Tate, présenté par le War Artists Advisory Committee, 1946

Paul Nash 1889-1946
Totes Meer [Mer Mortel. vers 1940-1941
Huile sur toile
Londres, Tate, présenté par le War Artists Advisory Committee. 1946
Peintre et photographe, Paul Nash fut littéralement pétri par la guerre. Tôt engagé dans l'armée, au sein du 2 bataillon du régiment de réserve des Artist's Rifles, dès septembre 1914, il deviendra war artist, artiste officiel au service de l'armée, en 1917, un statut qu'il retrouvera dès les premiers jours de la Seconde Guerre mondiale. Dans Totes Meer [Mer Morte], ce sont des carcasses d'avions allemands abattus pendant le Blitz qui constituent le fond d'une mer vitrifiée. Tout indique que cette dernière, qui a été traitée telle une morgue sauvage où l'on aurait jeté des cadavres pêle-mêle, s'est transformée, par contamination, en une sorte de cadavre monumental: un paysage devenu ruine, entre pétrification et destruction.

Pierre Buraglio Ne en 1939
Blokoss - Marée basse l. 2005
Gouache sur papier Collection particulière
Lorsqu'il peint les Blokoss (qu'il écrit phonétiquement. comme le faisait Louis-Ferdinand Céline), Pierre Buraglio entremêle deux strates de temporalité: la guerre dont ces constructions érodées par le temps et les éléments sont les ruines, et l'enfance, car c'est dans la Manche, là où avait eu lieu le Débarquement, qu'il passa une partie de celle- ci avec son père architecte qui, dans l'après-guerre, œuvrait à la reconstruction. Destruction et reconstruction, grande histoire et biographie intime, l'oeuvre se tient sur cette crête, là où la mémoire se fond dans le paysage. Les traces de la guerre prennent lallure d'une histoire naturelle. Tout tend à disparaître. Les Blokoss sont des vanités.

Emeric Lhuisset Nẻ en 1983
Last water war, ruins of a future, Irak, 2016
Sẻrie de photographies du site archéologique de Girsu Telloh. Irak Tirages pigmentaires sur papier coton, Photo Rag Collection de l'artiste.
Pour évoquer le risque de voir éclater une nouvelle guerre de l'eau entre Syrie et Turquie, en raison de la présence de l'État Islamique, qui a fait du contrôle des barrages un objectif stratégique, Emeric Lhuisset photographie le site archéologique de Girsu, cette cité antique où, vers 2600 av JC, s'est déroulée la première guerre de l'eau connue entre les cités-États d'Umm et de Lagash qui se disputèrent lexploitation de canaux d'irrigation alimentés par le Tigre. lci on prend pour la trace naturelle d'une érosion la mémoire d'une guerre venant affleurer à la surface du paysage. La puissance de la ruine, disait Georg Simmel "consiste dans le fait qu'elle présente une oeuvre humaine tout en produisant l'impression d'être une oeuvre de la nature ".

Pascal Convert Né en 1957 Maître verrier Olivier Justeau Né en 1955 Souche de Verdun cristallisée IV, 2071 Cristallisation au bois perdu et verre optique Collection de l'artiste, courtesy Galerie Christophe Gailard, Paris-Bruxelles

André Mantelet-Martel 1876-1953 Fer en Haye et le Quart en Réserve, Meurthe-et-Moselle, 1915 Eau-forte sur papier vergé gravée sur le zinc d'une caisse à cartouches Paris, musée de l'armée

Nikita Kadan Né en 1982
The Shadow on the Ground XI. Ukraine. 2022
Fusain sur papier (pages de carnet) Paris, musée de l'Armée, courtesy de l'artiste
Un champ, parcouru de sillons. Effet
203 de la perspective ou d'on ne sait quelle I D aberration visuelle, ceux-ci, tout en convergeant, ondulent et se tordent. Au-dessus de ce champ noir, un mince filet de ciel s'impose avec peine. Et puis il y a des arbres, mais on dirait des vagues, comme si tout cela n'était qu'une mer menaçante. Nikita Kadan est ukrainien, et cette série, The Shadow on the Ground, a été commencée en mars 2022, un mois après le début de linvasion russe. L'Ukraine, s'en souvient-on, était le grenier à blé de l'Europe. Plus rien ne pousse, dans ce champ d'un noir de charbon. Une ombre, seule, telle une empreinte mortifère, occupe une partie du sol. L'ombre de quoi, de qui? Le paysage en porte la trace, rien ne peut la recouvrir. C'est une mémoire, et une alerte.

André Mantelet- Martel 1876-1953
Bois le Prêtre, Pont-à- Mousson, 1916
Eau-forte sur papier vergé gravée sur un fragment de douille d'obus de 75 Paris, musée de l'Armée

PAYS. PAYSAGE
Deux campagnes photographiques, deux manières de penser le lien entre paysage et nation: la section photographique de la Farm Security Administration (FSA), aux États-Unis (1935-1942); la Mission photographique de la DATAR (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale), en France (1984- 1989). La FSA est une agence fédérale créée sous Roosevelt afin de lutter contre les effets de la Grande Dépression. Sa section photographique quadrille le territoire pour produire le bilan des conditions de vie et de travail des Américains ruraux. Elle dresse un constat poignant sur un pays en crise: un portrait des hommes dans leur paysage. La Mission photographique de la DATAR. cet inventaire photographique de l'état de la France mené sous la direction de Bernard Latariet et du photographe François Hers, prend une direction autre. Hers donne carte blanche aux photographes afin de mener un projet artis- tique de refondation d'un imaginaire du paysage. Il s'agit à la fois d'assumer leur statut d'artistes et de "recréer une culture du paysage" en France


Josef Koudelka Ne en 1938
Zone industrielle. vers 1986-1988
Mission photographique de la DATAR  Paysages panoramiques, en Lorraine, dans le Nord et à Paris
Epreuve d'étude argentique, format panoramique Paris, Bibliotheque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie
Ne en République tchèque (Tchéquie), Josef Koudelka s'est fait connaitre grâce a ses images de la répression du Printemps de Prague par les troupes soviétiques. Ayant dû quitter son pays pour la Grande-Bretagne puis la France, il participe a la Mission photographique de la DATAR en 1986. Le choix qu'il fait, à cette occasion, d'un appareil panoramique qui va lui servir à photographier espaces industriels et paysages, est déterminant pour la suite de son oeuvre. Le cadre ainsi étiré donne un caractère grandiose, quasi théâtral, aux sujets qu'il traite. Le grain de limage, tres présent et reconnaissable comme attribut de son style, rend tangible le regard sensible que l'artiste porte sur les hommes autant que sur les paysages.

Raymond Depardon Né en 1942
Buses dans des champs, n.d.
Mission photographique de la DATAR 
La Ferme du Garet, dans la plaine de Mâcon Epreuve d'étude argentique couleur Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie

Suzanne Lafont Née en 1949
Domaine de Certes, Audenge (Gironde) [grande ronce au premier plan], 1986
Mission photographique de la DATAR  Épreuve d'étude argentique Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie

AlainCeccacoli Né en 1945 
Col de Peyresourde Hautes-Pyrénees,1985
Mission photographique de la DATAR  Paysages de la route, des Alpes aux Pyrénées" Épreuve d'étude argentique Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie

Pierre de Fenouil 1945-1987 
Castelnau-montrati 17 octobre 1985 
Mission photographique de La DATAR 
Dans les campagnes du Sud-ouest, Épreuve d'étude argentique Paris. Bibliothèque nationale de France. département des Estampes et de la photographie

Arthur Rothstein 1915-1985 
Point d'eau pour le bétail presque entièrement recouvert par de la terre végétale en mouvement. Comté de Cimarron, Oklahoma, avril 1936 Tirage moderne, d'après un original en noir et blanc New York, The New York Public Library Digital Collections, collection de photographie Section d'art d'estampes et de photographies

Walker Evans 1903-1975
Erosion près de Jackson. MississippiI. mars 1936
Tirage moderne, d'après un original en noir et blanc New York. The New York Public Librarv Digital Collections, collection de photographies, section d'art, d'estampes et de photographies Miriam et lra D. Wallach
En mars 1936. Walker Evans se rend à Jackson, dans l'État du Mississippi, où il fait une série de photographies montrant l'erosion profonde qui atteint le sol de cette région. Celui qui se rêvait écrivain avant de devenir un photographe majeur du monde américain, raconte et documente par l'image, avec une impeccable précision, l'état d'un monde agricole entre crise et modernisation. Nommé < Senior Information Specialist > au sein de la FSA, Walker Evans était chargé de trier et de donner sens à cette vaste production d'images. Sur ce paysage, il pose un regard d'archéologue, lisant dans cette stratification mise à nu l'histoire cachée sous cette terre. La lumière rasante sous laquelle il prend sa photographie, rend visible et tangible la matière même de ce monde abrasé.

Arthur Rothstein 1915-1985
Terre érodée sur l'exploitation d'un métaver. Comté de Walker. Alabama .1937
Tirage moderne, d'après un original en noir et blanc New York, courtesy of the Arthur Rothstein Legacy Project
Un homme, adossé à une maison, regarde 204 un paysage. L'homme est un fermier, ni la maison ni le paysage ne sont à lui. C'est un Tenant Farmer; Il loue cette ferme, afin de tenter d'en vivre. Dans cette photo d'Arthur Rothstein, on ne sait pas qui, de cette maison en bois ou de cet homme, soutient l'autre. La ferme, sur pilotis afin de compenser la pente du terrain, est calée, de facon précaire, sur un empilement de pierres. Quant au paysage, cette terre érodée de l'Alabama que surmonte un arbre mort, il rivalise d'usure et d'épuisement avec l'homme qui le contemple ainsi. En une seule image, Rothstein résume la relation de lhomme au monde, dans l'Amérique d'après la Grande Depression.

ABSTRAIRE LA NATURE
La Première Guerre mondiale suscite la ren- contre, au cœur de la plus terrible des batailles. entre paysage et abstraction. Lorsque Félix Vallotton, un peintre lié au groupe symboliste des Nabis, cherche, comme il le dit, à < interpréter > Verdun qu'il n'a pas vécu directement, il le fait avec les movens du cubo-futurisme, afin de trouver la forme juste, quasi abstraite, qui lui permettra d'exprimer l'histoire en tant que puissance venant défigurer le réel et miner sa possible représentation. C'est cette idée du paysage comme force, éprouvée sur un mode tragique en temps de guerre, qui perdure dans les recherches d'artistes qui développent un art frontalier entre évocation de la nature et abs- traction. Cette quête a une histoire qui court de Piet Mondrian jusqu'à Pierre Buraglio, en passant par Nicolas de Staël et Anna-Eva Bergman. Chacun à sa manière, ils affrontent moins le paysage comme un motif à peindre que comme une énergie en actes.

Piet Mondrian 1872-1944 Arbre, 1908 Huile sur toile La haye, Kunstmuseum Den Haag, Legs Salomon B. Slipper

Charles Pollock 1902-1988 Untitled (Post-Rome), green, 1964 Huile sur toile Charles Pollock Archives courtesy galerie Dina Vierny, Paris
Charles Pollock est le frère de Jackson, l'aîné d'une fratrie de cing garçons dont celui-ci est le benjamin. Comme son frère, mais avant lui, il s'est intéressé aux peintres muralistes mexicains, a regardé l'œuvre de José Clemente Orozco et suivi à la Art Students League de New York les cours de Thomas Hart Benton dont il deviendra l'ami et l'assistant. Lorsqu'il passe à l'abstraction, en 1956, Charles Pollock reste fidèle à ce regard stratigraphique qu'il porta longtemps sur le paysage américain. Dans Untitled (Post-Rome) green, quelque chose de sismique, comme un écho d'un monde en formation, traverse et perturbe le silence du tableau. Le paysage a disparu mais il travaille encore, telle une force, sous la surface qui le contient.

Richard Diebenkorn 1922-1993 Albuquerque #7, 1951 Huile sur toile Wiesbaden, collection Reinhard Ernst

Pierre Buraglio Né en 1939 Paysage, décembre 1990 Montpellier, collection du Fonds régional d'art contemporain Occitanie Montpellier. En dépôt au musée Fabre Montpellier depuis 2007

Piet Mondrian 1872-1944
Composition Arbres I. 1912
Huile sur toile
La Have. Kunstmuseum Den Haag. legs Salomon B. Sliiper
Chez Piet Mondrian. l'abstraction résulte d'un long et méthodique travail d'extraction de la structure de la nature, faite d'un réseau de forces primordiales. Cette recherche de l'essence des choses l'amène peu à peu, à partir de motifs naturels comme l'arbre, à éliminer tout ce qui est de l'ordre de l'irrégulier, pour privilégier les fondamentaux de son rapport au monde: stabilité, dynamisme, vitalité. Dans ce cheminement, la découverte du cubisme, vers 1912, lui fait accomplir un pas fondamental vers la radicalisation géométrique de son art. L'arbre, progressivement transformé à partir d'une première vision réaliste, devient structure, rythme, équilibre. L'abstraction est une réduction : un chemin vers l'essentiel.

Anna-Eva Bergman 1909-1987 N° 41-1977 Tronc d'olivier I. 1977
Acrylique et feuille de métal sur papier Antibes. Fondation Hartung-Bergman
Anna-Eva Bergman a connu Piet Mondrian 206 dans le Paris des années 1920. L'usage D qu'elle va faire, des années durant, du motif de l'arbre, greffe sa culture scandinave sur cette recherche d'une abstraction tirée des formes fondamentales de la nature. Soumettant l'arbre à une géométrie qui n'appartient qu'à elle, elle crée, dans les années 1950, sa propre forme-arbre, au sens où Goethe parle de la Urform : cette forme primordiale qu'ont en commun tous les arbres, et qui se cache derrière la diversité de leurs apparences. Une forme se simplifie, en même temps elle s'étire, change et jamais ne se fige. Elle est arbre, réduite à un tronc symbolique, masse centrifuge dont la force est à peine jugulée par les limites du tableau. L'abstraction selon Bergman, c'est l'énergie contenue dans la forme.

Anna-Eva Bergman 1909-1987 N°1b 1956 Arbre, 1956 -
Tempera et feuille de métal sur panneau de bois contreplaqué Antibes, Fondation Hartung-Bergman

Nicolas de Staël 1914-1955 Sicile, 1954 Huile sur toile Grenoble, musée de Grenoble, achat à Françoise de Staël avec la participation du FRAN en 1982

À L'ORIGINE
Notre société industrialisée a longtemps pensé sa destinée comme une extraction progressive de l'état de nature pour aller, grâce au progrès technique, vers un autre état. la culture en tant que produit de l'action humaine. Si les anthropologues ont montré l'impossibilité de séparer nature et culture, le paysage, au sens artistique, reste travaillé par cette vision dualiste. Nombreuses sont les œuvres qui prennent l'allure d'une remontée vers l'origine. Comme s'il s'agissait, par l'art. de revenir à un état primordial. S'exprime ainsi une volonté de recréation : une aspiration démiurgique à revenir au chaos créateur afin. à partir de lui, de redonner forme au monde. Cette aspiration se manifeste sous plusieurs registres : paysages de l'élémentaire, intrication du géologique et du symbolique, retour vers l'origine du monde et de l'art... Le paysage est une projection, une manière de refaçonner le monde indifférent au gré de nos affects, de nos croyances, de nos utopies

Akseli Gallen-Kallela 1865-1931 Hwandoni Hills, 1910 Huile sur toile Espoo, Gallen-Kallela Museum

Vilhelm Hammershei 1864-1916 
 Paysage de Lejre, 1905 Huile sur toile Stockholm, Nationalmuseum achat 1920

Chaim Soutine 1893-1943 Paysage, vers 1922-1923 Huile sur toile Paris. musée de l'Orangerie, collection Walter-Guillaume

Claude Monet 1840-1926
Paysage de Norvège, les maisons bleues, 1895
Huile sur toile Paris, musée Marmottan Monet, legs MichelMonet, 1966


Per Kirkeby 1938-2018
Sans titre TUntitled]. 1991 Technique mixte sur papier

Per Kirkeby 1938-2018
Sans titre Untitled]. 1988 Fusain, gouache, crayon gras et encre sur papier

Per Kirkeby 1938-2018
Sans titre (Laesø) [Untitled (Laeso)] 2002 Gouache sur toile

Per Kirkeby 1938-2018
Sans titre (Laesø) [Untitled (Laeso)] 1997
 Gouache sur toile
Certains peintres portent sur le paysage un regard stratigraphique:un regard de géologue capable de saisir, au-delà des apparences du monde visible, la structure cachée qui en révèle l'origine. C'est littéralement le cas de Per Kirkeby, ce géologue danois devenu peintre, dont lart tellurique nous fait prendre conscience que le paysage est fait de temps sédimenté. Sur toile ou sur papier, son travail, aux limites de labstraction, se structure comme un champ de forces superposées en registres. Chaque œuvre est une genèse: un monde surgit, la peinture en exprime la formation dans sa composition, sédimentée, comme dans sa matière vive semblablo à un flux. L'art est connaissance physique du monde, révélation d'un ordre caché.

Jean Degottex 1918-1988 Sans titre, 1955
Encre de Chine de couleur sur papier Paris, collection de Bueil & Ract-Madoux

Eva Jospin Née en 1975
Grottesc•lI. 2025
Bois, carton. tissus et matériaux divers Collection particulière, courtesy de l'artiste et de Galleria Continua

Mark Tobey 1890-1976
Morning light, 1957
Tempera pastel et graphite sur papier marouflé sur panneau Paris,collection de Bueil & Ract-Madoux

Jean Dubuffet 1901-1985 Terres théâtrales (prune or et soufre), 1957 Huile sur toile Paris, Fondation Dubuffet

Pierre Tal Coat 1905-1985 Le Rocher vert. 1950
Huile sur toile Berthet-Aittouarès
Paris, galerie
Pierre Tal Coat concoit la peinture comme une écoute: une tentative de saisir la structure profonde du monde et de ses éléments, soucieuse de trouver un accord entre les choses vues et éprouvées et la manière de leur donner forme. Cette quête d'un art au diapason du primordial est portée par le désir de revenir à une forme d'état premier. Une remontée qui se traduit formellement, dans les œuvres des années 1950. par une aspiration à retourner vers une enfance de l'art. Dans le Rocher vert, cela s'exprime sur un mode pariétal: un accord musical, harmonieux, entre sa manière de peindre et l'imaginaire de la grotte préhistorique que son art ranime ainsi. Quelques signes, quelques traces laissés sur la toile pour qui saura les lire, et le monde est là: énigmatique, présent

PAYSAGES INTERIEURS
À rechercher l'origine, c'est sa propre nuit que l'on rencontre. Les paysages intérieurs sont, eux aussi, des mises au jour de l'origine. En eux se dessine une généalogie qui va du romantisme au surréalisme. en passant par le symbolisme. Quelque chose perdure d'une manière de faire paysage en prenant sa rêverie comme modèle, qui fait le lien entre un Edvard Munch, Yves Tanguy, Henri Michaux et Caroline Bachmann. Longtemps dominée par une conception optique, la pratique du paysage s'élargit à quelque chose de plus obscur - subjectif et onirique. C'est l'inconscient qui est le sujet. La révolution freudienne et son influence décisive sur le surréalisme favorisent un élargissement radical de la notion de paysage en tant qu'exploration de notre part obscure.

Martial Raysse Né en 1935 L'Ami des nuages, 1982 Peinture acrylique et tempera sur bois Paris, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne / Centre de création industriel achat198

Henri Michaux 1899-1984
Paysage mescalinien, 1955
Huile sur bois Paris, Centre des monuments nationaux, Beaulieu-en-Rouergue, abbaye

Caroline Bachmann Née
en 1963 Lune rousse reflet, 2022 Huile sur toile Sotteville-lès-Rouen, collection Frac Normandie

Yves Tanguy 1900-1955 Nid d'amphioxus, 1936
Huile sur toile
Grenoble, musée de Grenoble
Le peintre surréaliste Yves Tanguy allie la liberté de limaginaire à la maîtrise la plus rigoureuse de la peinture. Ses paysages oniriques, peuplés d'objets aussi mysterieux que poétiques, sont peints avec une technique savante, faite d'une peinture fluide lentement superposée en couches plus ou moins transparentes. Ainsi concu, l'espace de son tableau demeure aussi indéfini que les motifs qui le hantent sont peu reconnaissables. Le jeu chromatique, cet accord de gris, de beige et d'un vert mêlé de rose, renforce l'effet d'étrangeté. L'amphioxus qui prête son nom au titre de cette œuvre est - mais qui le sait ? - un invertébré fusiforme de très petite taille qui vit caché dans le sable. Chez Tanguy, l'explication nourrit l'énigme.

Gilbert Legube 1901-1987
Sans titre, vers 1949-1950
Aquarelles sur papier Paris, musée d'Art et d'Histoire de l'Hôpital Sainte-Anne

Eugène Gabritschevsky 1893-1979
 Sans titre, s.d.
Gouache sur papier couché Collection particulière

Edvard Munch 1863-1944 Nuit d' hiver. 1923
Huile sur toile Oslo, Munchmuseet
Le peintre norvégien Edvard Munch reprend 209 la tradition picturale du paysage état-d'âme qu'aưont élaboré le romantisme allemand et le Symbolisme, et l'emmène vers le XXe siècle par sa manière, expressionniste, de rendre tangible la sève vitale qui traverse, anime et féconde toute chose.Dans Nuit d'hiver il semble faire écho aux mots de Caspar David Friedrich: < Clos ton cil physique, afin de voir d'abord ton tableau avec l'oeil de l'esprit. Ensuite, fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit, afin que son action s'exerce en retour sur d' autres êtres, de l'extérieur vers l'intérieur." La nuit se déploie. telle une fleur obscure, du centre vers les bords du tableau, pour mieux nous absorber en son sein.

PASSE. PRESENT. FUTUR
Le paysage, c'est un jeu entre espace et temps. On pourrait penser, nous qui avons en tête le modèle de l'artiste allant travailler sur le motif, que la peinture est une aspiration à se tenir dans le pur présent, ce dont l'impressionnisme, par moments, est l'accomplissement. Rares sont ceux, au 22eme siècle, qui aspirent et parviennent à un tel état. Claude Monet et Pierre Bonnard font partie de la catégorie - minoritaire en un temps peu enclin à croire au bonheur - de ceux qui, par la peinture, tentent de faire corps avec l'instant. Ce sont d'autres catégories - le passé qui nourrit nostalgie, culpabilité et sentiment de perte, le futur qui suscite utopie et inquiétude - qui travaillent le plus souvent le paysage, réaffirmant ainsi sa relation profonde avec l'histoire. Dans Ulysse, James Joyce faisait dire à Stephen Dedalus:  "L'histoire est un cauchemar dont je tente de m'éveiller". Peindre le paysage aujourdhui, c'est réveiller les fantômes qui sommeillent en son sein.


Attribuée à Paul Gauguin 1848-1903 Paysage, 1901 Huile sur toile Paris, musée de l'Orangerie, collection Walter-Guillaume

Henri Matisse 1869-1954
Nu rose, 1909
Huile sur toile Grenoble, musée de Grenoble

Pierre Bonnard 1867-1947
Paysage, soleil couchant LL Cannet), vers 1923-1926
Huile sur toile Paris musée d'Orsay, don de la Fondation Meyer, 2006 En dépôt au musée Bonnard, Le Cannet

Bernard Plossu Né en 1945 Vue depuis le cabinet de toilette de Claude Monet, Giverny, juin 2011 Tirage Fresson
Giverny, musée des impressionmismes achat â l'ariste en 2012

Bernard Plossu Né en 1945 Chez Monet le jardin de l'autre côté, Giverny octobre 2014 Tirage Fressor Collection de l'artiste En dépôt au musée des lmpressionnismes Giverny depuis 2015

Marc Desgrandchamps 
Né en 1960 
Cible 2021
Diptyque huile sur toile Courtesy galerie Lelong, Paris

Eric Antoine Nẻ en 1974
La Magel, printemps 2022, 2022
Ambrotype Collection de l'artiste
Eric Antoine fait de la photographie au collodion humide. Une technique du XIXe siècle qu'il utilise sans nostalgie, par goût de la contrainte que lui impose cette pratique. Le collodion est capricieux, il faut le dompter, chronomètre à la main, entre le moment de la prise de vue et celui où, dans le laboratoire, la plaque de verre rend son verdict : bonne ou ratée. Le temps est le maître: il est la condition et le sujet du travail, techniquement et symboliquement. Chaque année, l'artiste revient au bord de la Magel, cette rivière qu'il connaît intimement, afin, devant elle, de répéter une fois encore ce rituel dans lequel se joue l'exercice de son art. Venir et revenir, regarder et regarder encore, expérimenter, rater et puis réussir, l'espace d'un instant. La Magel, c'est l'œuvre du temps.

Elina Brother's Née en1972 Der Wanderer 2 (La Promeneuse 2), de la série The New Painting (La Nouvelle Peinture), 2004 Photographie chromogénique couleur sur papier  collection frac de Normandie

Anselm Kiefer Né en 1945
Besetzungen (Montpellier) [Occupations (Montpellier)] 1969/2022
Photographie noir et blanc, tirage argentique Collection particulière
Durant l'été et l'automne 1969 212 Anselm Kiefer fait une série d'actions photographiques qu'il intitule Occupations: revêtu de l'uniforme militaire de son père, il pose dans divers paysages, tout en faisant le salut hitlérien. Laparodie est double, qui rejoue ce salut dans des compositions qui sont autant de reprises du Voyageur au-dessus de la mer de nuages de Caspar David Friedrich (Hambourg, Kunsthalle). Un tel enchâssement dit le double poids du passé qui pèse sur les épaules de ce jeune Allemand aspirant à devenir artiste. Poids du passé nazi de l'Allemagne et de sa famille, qui lui fait endosser l'uniforme de son père. Poids de ce que le nazisme a fait du romantisme, relu à l'aune de son idéologie. Cette réactivation est une catharsis, un travail du deuil nécessaire pour avancer.

Georg Baselitz 1938-2026 Ohne Titel (Bäume) [Sans titre (Arbres)], 1973
Feutre et encre de Chine sur papier 

Frédéric Poincelet Né en 1967 Sans titre.de la série SUOMI Suomi, janvier 2026 Technique mixte dessin et encres lithographiques Collection de l'artiste

Blaise Drummond Né en 1967 Volkskunst, 2019 Huile et cire d'abeille sur bouleau Paris, courtesy galerie Loevenbruck

Mamma Andersson Née en 1902 Forgotten,2016 Huile et acrylique sur panneau Stockholm, atelier de l'artiste courtesy de l'artiste et Davidzwinner

Balthus Balthasar Klossowski de Rola, dit 1908-2001
Grand paysage l'arbre à à (Cour de ferme Chassy), 1960
Huile sur toile Paris, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne / Centre de création industrielle, donation André et Henriette Gomès, 1985

Helene Garache 1928-2023
Paysage avec le Chardonnet et la Verte. 1998
Terre de couleurs cuites à 1 000 degrés et engobes Ensemble modelé sur nature depuis Argentière (vallée de Chamonix) en 4 éléments distincts : foret haute. forèt basse et rivière, l'Aiquille verte et le Chardonnet Paris, Fonds de dotation Hélène et Claude Garache
Une femme sculpte une montagne. Elle va sur le motif. comme les peintres se sont mis à le faire au XIXe siècle, pose sa sellette devant elle, et commence à modeler. Devant elle. le mont Blanc. Tantôt elle en isole un fragment <tel sommet, tel glacier - tantôt elle l'appréhende dans sa totalité. Elle travaille là comme on le fait en atelier, face au modèle vivant, modelant ce qu'elle voit, tentant de saisir l'immensite d'un monde par les moyens modestes qu'elle a à sa disposition. De la terre, quelques instruments pour la façonner, et des lunettes de glacier pour protéger ses yeux. Plus tard, à l'atelier, elle viendra apporter la couleur à cette terre. Ensuite, elle la cuira Le macrocosme contenu dans le microcosme. Cela s'appelle de la sculpture,

LOCAL GLOBAL. TOTAL
Tout paysage est fait de traces. Ce qui se cache sous le sol. invisible ou affleurant à sa surface. est un indice de la présence humaine, de son devenir, de son histoire, nichés dans le paysage. Les artistes qui mettent au jour ces traces mémorielles élaborent un paysage humain : une nature éprouvée par l'homme et affectée par sa présence. Ils nous rappellent que ce que nous appelons paysage est le fruit de la relation subjective d'un individu et d'un lieu, vécue sous le signe de l'appropriation. Celle-ci se manifeste sous différents registres : du singulier au collectif, de la relation subjective et sentimentale à l'appropriation politique et guerrière, du local au total. Georgia O'Keeffe livre une formulation éminemment personnelle de ce lien. Allant chaque jour, pendant des années, sur le même motif, le Pedernal, une montagne du Nouveau Mexique, elle déclare, vers la fin de sa vie : "C'est ma montagne privée. Elle m'appartient. Dieu m'a dit que si je la peignais suffisamment, je pourrais l'avoir". Le premier paysage, dans le fond, c'est mon paysage


Edward Hopper 1882-1967
Lighthouse Hill. 1927
Huile sur toile Dallas. Dallas Museum of Art, don de Monsieur et Madame Maurice Purne

Auguste Elysée Chabaud 1882-1955 Paysage de Provence, vers 1930 Huile sur toile Paris, musée d'Art moderne de Paris

David Hockne 1937-2026 Tree Tunnel, 20 August [Tunnel d'arbres, 20 août], 2005 Huilesur toile Collection particulière

Britta Marakatt-Labba 
Née en 1951 Gariiat [Les Corbeauxl. 2024
Sérigraphie colorée à la main sur papier Stockholm, Moderna Muse et, achat 2024 financé par la Fondation Osterlind
Britta Marakatt-Labba appartient au peuple Sami, les premiers habitants du nord de la Scandinavie. Son travail de peinture, de broderie narrative et de lithographie, offre une mémoire visuelle à l'histoire des siens. Membre d'une communaute opprimee, vivant dans une nature soumise à la dégradation, elle participe par son art à la réappropriation symbolique d'un monde spolié. Les Corbeaux font suite à un récit brode dans les années 1980, qui racontait la lutte de ce peuple autochtone contre la construction d'une centrale hydroelectrique sur son territoire. Des corbeaux se transforment en policiers vétus de noir et progressent en file indienne vers les Samis assis en signe de protestation. Le paysage est une contre-histoire: un acte de resistance.

Détail du tableau précédent

Gilles Aillaud 1928-2005 Marée basse, rochers, 1983
Aquarelle sur papier
Rennes, collection Fonds régional d'art contemporain Bretagne

Anna-Eva Bergman 
1909-1987 
N° 90-1970 Deux Lunes pour Hans, 1970
Vinylique et feuille de métal sur panneau de bois lsorel Antibes,Fondation Hartung-Bergman

Hans Hartung 1904-1989
Lune, 1916
Photographie contrecollée sur panneau agglomére Antibes. Fondation Hartuna-Bergman
Vers l'âge de 12 ans, Hans Hartung construit sa propre lunette astronomique. En associant celle-ci avec un appareil photo, il prend des clichés de la Lune. Après s'être vu pasteur, il se rêve désormais en astronome. "La lune et les étoiles remplaçaient dans mon coeur les félicités célestes, dit-il: j'avais changé de ciel." Dans l'un des tirages qu`il fait lui-même, deux lunes, par accident, se côtoient sur une même image. C'est ce tirage accidenté qui inspire Anna-Eva Bergman un demi-siècle plus tard, dans une peinture sur bois au titre en forme d'hommage: Deux Lunes pour Hans. Hommage, dans cette œuvre de la maturité, à la jeunesse de son compagnon qu'un ami surnommait alors < le guetteur des étoiles >. Hommage à ce qui les lie : cet imaginaire cosmique si profondément partagé.

Pierre Buraglio Né en 1939 (Mon) Val-de-marne, 2017 Gouache sur carton découpé et assemblé Vitry-sur-Seine, collection MAC VAL - Musée d'art contemporain du Val-de-marne, don de Pierre Buraglio, 2017 2214

APRES L'HISTOIRE LE PAYSAGE
Le paysage, c'est ce qui reste quand tout a disparu: paysage après la bataille, qui vient enfouir l'histoire et recouvrir ses traces, paysage après la catastrophe, qui oppose sa présence vive à ce qui a disparu. A la tradition du paysage de ruines, cette peinture de l'après où, le temps ayant passé, seule une trace altérée dit de quoi un endroit fut le lieu, la période contemporaine a offert une suite, qui est aussi une aggravation : un paysage qui recouvre tout, les hommes, leur disparition, et jusqu'aux traces même de cette disparition.
Le paysage est désormais un art de l'après-coup, voire du contre-coup que l'on entend dans le mot anglais aftermath qui désigne également les conséquences, les séquelles... Lorsqu'il s'est agi, tant de fois dans notre époque, de donner forme et mémoire à linnommable, c'est le pay- sage en tant que puissance de recouvrement qui s'est imposé telle la forme avec laquelle, et peut- être aussi, parfois, contre laquelle, il allait falloir travailler.

Johanna Quillet Nee en 1979
camp(S) indicible introduction au silence. 2019
Tirage Hahnemühle photoRag mat contrecollé sur dibond
Collection de l'artiste
C'est une forêt: une forêt de jeunes arbres que traverse la lumière du soleil. Elle est belle, banale et belle sous l'oeil de Johanna Quillet qui saisit ce moment, délicieux, où l'on ne distingue plus la lumière de ce qui la reçoit. S'il n'y avait pas le titre, que l'on lit dans un second temps, après s'être approché de cette photographie lumineuse, on ne saurait pas, on ne comprendrait pas... Cette forêt, c'est à Sobìbor qu'elle se trouve, aujourd'hui, où la nature, imperturbablement, continue son travail de recouvrement. On lit, et on comprend, et l'on regarde d'une tout autre manière cette terrible indifférence du vivant à la mémoire des morts qu'elle enfouie dans l'éblouissant oubli.

Alexis Cordesse
Né en 197 Sans titre, forêt primaire de Nyungwe, Rwanda #2, de la série Absences. 2013
Photographie couleur, épreuve ilfochrome contrecollée sur aluminium Paris, collection du Centre national des arts plastiques. En dépôt au Frac Auvergne, Clermont-Ferrand depuis 2018

EmericLhuisset Né en 1983
L'Autre rive, 2011-2017
Extrait d'une série réalisée en Irak, Syrie, Turquie. Grèce, Allemaqne. Danemark, France Impressions cyanotypes sur papier coton disparaissant progressivement à la lumière du soleil Collection de l'artiste

Paul Vergier Né en 1976 Fouillis de ronces, 2022 Pastel sur papier marouflé sur toile Paris, courtesy H Gallery

Ceija Stojka 1933-2013
Die 3 letzten Luftballons. In Auschwitz ist noch Platz [Les Trois derniers ballons de baudruche. Il v a encore de la place à Auschwitz]. 2008
Acryl sur toile Paris, galerie Christophe Gaillard
Dans le travail de Ceija Stoika, artiste et écrivaine rom rescapée du génocide de son peuple durant la Seconde Guerre mondiale, le paysage a une importance capitale. Prolongeant le travail de témoignage qu'elle avait livré sur sa déportation à l'âge de 10 ans, elle se met à dessiner et à peindre, en autodidacte, durant les années 1980. Les paysages sont à la fois le contrepoint et l'écho de ses représentations du génocide. Elle, qui a survécu à Auschwitz, Ravensbrück et Bergen-Belsen, évoque à travers eux l'enfouissement tragique de l'histoire sous le paysage, vu à hauteur de l'enfant qu'elle était alors. Dans son silence même,le paysage, tel un gardien des traces, témoigne de ce qui ne peut être représenté

Jérémie Lenoir Né en 1983 Stockage, Maasvlakte.2020. 2026 Tirage UV, édition n° 3/5 Collection de l'artiste

Sophie Ristelhueber Née en 1949
Sunset Years #6 et Sunset Years #11. 2019
Épreuves pigmentaires sur papier Baryta Prestige 340g Fine Art Image, encadrées, edition de 3 +1 AP chacune Courtesy de l'artiste et de la galerie Poggi, Paris
Dans Sunset Years, Sophie Ristelhueber 217 confronte deux modalités du sol - l'une trouée de cratères qui sont autant
de béances où regne le vide, tandis que, dans l'autre, des bubons bouillonnent sous la surface, telle une lave voulant jaillir. D'un côté la mer Morte vue d'avion, de l'autre le bitume parisien un été trop chaud. Nul équilibre entre ces deux images, mais une facon de rendre visible ce néant qui, sous la surface de la terre travaille à sa perte. Creux et protubérances sont les deux faces d'une seule peau: lapeau du monde que ronge une force obscure. On peut appeler celle-ci rechauffement, on peut aussi l'appeler néant, car c'est  le négatif qui met à mal la peau du monde, telle une plaie venue du dedans

Vickv Colombet 
Nee en 1953
Antarctica Series #1337. 2015
Pigment, huile, alkyde sur toile (Vert de Cobalt bleuâtre A Courtesy de l'artiste et de la galerie Fernberger, Los Angeles
Vicky Colombet pratique la peinture à la façon d'un ensemencement. Ses tableaux, que l'on pourrait nommer paysages bien qu'ils restent résolument abstraits. sont faits de plis ou la lumière se niche. entre enfouissement et éblouissement. Chaque tableau, qui naît d'un rituel intime, oscille entre mélancolie et renaissance. C'est la beauté du monde, celle qui s'enfuit. celle qu'il est peut-être possible de sauver un peu, par la peinture comme manière de vivre, qui se donne là. Un pli se forme, un pli s'ouvre, afin que quelque chose advienne, encore. Celui-ci s'appelle Antarctica, et ce mot suffit. Non pour dire ce que l'on voit, car on éprouve plus que l'on ne voit. Quelque chose est là, se donne et se retire, telle une marée. La peinture se tient sur cette lisière, entre perte et présence. C'est sa raison d'ôtre.

Alex Katz 
Né en 1927 
Reflets
2007 Huile sur lin Courtesy Galerie Thaddéeus Ropac, Londres Paris. Salzbourg.Milan-Séoul

On profite de cette visite pour aller voir Impression soleil levant, pour une fois présent au musée Marmottan alors qu'il est prété très souvent

Claude Monet 1840-1926
Impression. soleil levant. 1872
Huile sur toile Paris. musée Marmottan Monet. don Eugène et Victorine Donop de Monchy, 1940
À l'hiver 1872, depuis une chambre de l'hôtel de l'Amirauté, Claude Monet peint, au petit matin, l'avant-port du Havre dans la brume. On devine. ouverte, l'écluse des Transatlantiques au centre de la composition. A gauche, il y a le quai au Bois et ses cheminées fumantes, à droite, le quai Courbe en travaux, avec ses grues. Ce tableau, qui donnera son nom à l'Impressionnisme, est la rencontre entre un paysage industriel en pleine mutation et la saisie d'une impression fugitive: le lever du soleil qui transforme les couleurs du ciel. Pour se mettre au diapason de sa sensation, Monet peint vite, cherchant à faire correspondre rappidité du geste et fugacité de l'instant.

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